Grand Prix des Lectrices Elle | Lectures

Suzanne de Frédéric Pommier : une biographie engagée !

21 décembre 2018

Il faut lire Suzanne de Frédéric Pommier, publié aux éditions des Équateurs Littérature. Une biographie très réussie et qui a le mérite de provoquer une réflexion sur un véritable sujet de société. Nous avons tous, ou avons tous eu, une « Suzanne » dans nos vies. Une personne que nous aimons infiniment et que l’on voit progressivement et irrémédiablement décliner. Une personne qui n’était que vie, vivacité et rires, mais dont la fin de vie est un calvaire quotidien dans un EHPAD où l’on ne va rendre visite qu’à reculons, tant le spectacle qui nous y attend est insoutenable. Un ouvrage poignant et important !

 

Pourquoi ce livre ?

 

J’ai lu ce livre dans le cadre de ma participation au Grand Prix des Lectrices Elle 2019. Suzanne fait partie de la sélection du jury de janvier et a remporté le suffrage des jurées dans la catégorie « Document ». Depuis le début de l’aventure, c’est le deuxième document dont j’ai vraiment beaucoup apprécié la lecture (avec Ici les femmes ne rêvent pas).

 

Ca raconte quoi ?

 

Il y a deux livres dans ce livre … La biographie de la grand-mère de l’auteur, Suzanne, et un document sur le traitement des personnes dépendantes dans notre pays. Frédéric Pommier prend ce sujet à bras le corps, sans céder à la facilité d’un texte trop caricatural. Au contraire, en alternant le récit de la vie de Suzanne depuis sa naissance et les scènes de son quotidien en EHPAD, il livre un texte équilibré, nuancé et touchant. 

 

 

La quatrième de couverture

 

«Elle aimait les voyages, la vitesse, le tennis, les fêtes de famille et les soirées parisiennes. Elle rêvait d’être comédienne et de voir les États-Unis. (…) a traversé le siècle, la Seconde Guerre, les épreuves de la vie. Elle a enduré la solitude et les deuils avec une conviction chevillée au coeur : en toutes circonstances, il faut faire bonne figure et garder le sourire.  A 95 ans, après une énième chute, Suzanne s’est résignée à s’installer dans un Ehpad, un établissement pour personnes âgées dépendantes. Infantilisée, humiliée parfois par un personnel débordé, elle s’étonne de ne bénéficier que d’une douche par semaine, trouve les journées bien longues et la nourriture immangeable. Depuis qu’elle a quitté son domicile, elle a perdu vingt kilos et moi, quelques grammes d’humour car Suzanne, c’est ma grand-mère. » Dans ce récit poignant, Frédéric Pommier explore la mémoire  d’une femme lucide et battante, emblématique de sa génération. Il interroge la manière dont sont traités nos aînés, mais aussi les soignants. Avec humour et tendresse, il nous plonge dans une histoire d’amour et de transmission où, en dépit des drames et de la violence, triomphent le rire et la passion».

 

Verdict

 

Suzanne est un livre qui ne peut laisser insensible et qui aura une résonance particulière sur chaque lecteur. Il m’a plu autant qu’il m’a bouleversée. En résumé, j’ai beaucoup aimé les deux facettes de cet ouvrage, qui se complètent et s’équilibrent parfaitement.

Suzanne: une vie !

La première facette m’a plu parce que l’histoire de Suzanne pourrait être celle de ma grand-mère et que c’est tout le XXe siècle que l’on voit défiler. On s’attache facilement au personnage que l’on a plaisir à suivre tout au long de sa vie et qu’impuissants, on voit peu à peu décliner. Le récit de ce glissement vers la fragilité, la dépendance et la solitude n’en est que plus marquant. Particulièrement lorsque le personnage principal garde sa lucidité, un petit côté espiègle et son envie de vivre. Bref, on a de la tendresse pour ce personnage, qui subit sa fin de vie plus qu’elle ne peut la savourer et qui ne se sent bien que parmi les fleurs, les livres et les siens.

La vie en EHPAD …

La seconde facette est un plaidoyer qui ne dit pas son nom. L’auteur y dénonce le traitement inhumain, froid et désincarné de nos personnes âgées dans les EHPAD. C’est un vrai sujet, presque un tabou dans notre société, que Frédéric Pommier a le mérite de mettre en lumière. Avec pudeur mais sans chercher pour autant à minimiser l’insupportable, l’auteur livre un ouvrage particulièrement utile que nos décideurs politiques devraient lire sans tarder. Car que penser d’une société qui tolère l’absence de dignité, les humiliations, voire la maltraitance dont sont victimes ses aînés ? De ceux qui ferment les yeux sur certaines structures où l’espérance de vie n’excède pas quelques mois, où l’on drogue les pensionnaires pour ne pas avoir à s’en occuper et où beaucoup préfèrent se laisser mourir plutôt que de vivre un jour de plus dans l’enfer de ces mouroirs infâmes ?

En conclusion, merci à Frédéric Pommier pour cette magnifique biographie engagée !

 

Et le style dans tout ça ?

 

Les 235 pages se lisent d’une traite et sans effort. Les chapitres courts et l’alternance du récit de la vie de Suzanne et de celui de son quotidien à la maison de retraite apportent beaucoup de rythme. Étonnement, on a du mal à lâcher ce livre dont le sujet pourrait pourtant paraître rebutant au premier abord. L’écriture est donc plaisante sans que le style ne soit particulièrement extraordinaire.

 

Pour quel public ? 

 

Tout public. J’ajouterais qu’un maximum de personnes devrait lire Suzanne.

 

Mes citations ou passages préférés

 

 

«Suzanne pose sa fourchette, observe celle qui vient de se faire réprimander et se dit qu’il faudrait lancer une mutinerie. Se révolter tous ensemble. Donner des coups de couteau sur les verres ! Jeter les plats par terre ! Mais a-t-on déjà vu des vieillards faire la révolution ? » (p.148).
 
«Elle repense aux grands dîners qu’elle organisait. Que vaut la vie quand on ne peut plus ni saler, ni sucrer, ni se griser avec un deuxième verre de vin ? Certains soirs, dans sa chambre, Suzanne se sert en cachette un petit porto »(p.148).
 
«Avant de quitter et de vendre son appartement, elle sélectionne les meubles et les tableaux, la vaisselle qu’elle souhaite emporter. Puis elle téléphone à chacun de ses petits-enfants. Elle veut qu’on vienne choisir un objet qui nous tient à coeur. Pour ma part, son livre de cuisine. »(p.228).

 

«Ici, on vient souvent lui demander si tout va bien. Non, tout ne va pas bien. Elle voudrait être ailleurs, sa mémoire, par moments, s’échappe, elle ressent les douleurs de son âge et celle des disparitions. Tous ses amis sont morts, les uns après les autres. Suzanne estime qu’aujourd’hui, pour vivre, elle n’a besoin que de livres, de fleurs, mais que la tendresse de ceux qu’elle aime lui manque. Elle a les livres, elle a les fleurs, elle voudrait nous voir davantage » (p.234).

 

Retrouvez dans quelques semaines mon avis sur l’ensemble de la sélection de janvier du Grand Prix des Lectrices Elle.

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