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Légende d’un dormeur éveillé de Gaëlle Nohant : un envoûtement !

27 octobre 2017

On ne pouvait rêver plus bel hommage à la vie de Robert Desnos, l’un des plus grands poètes du XXe siècle. Avec Légende d’un dormeur éveillé, Gaëlle Nohant nous livre une oeuvre passionnante et bouleversante de beauté. Son écriture est délicate et lumineuse, et sa puissance d’évocation impressionnante. Je suis conquise. C’est à découvrir d’urgence aux Editions Héloïse d’Ormesson.

Vous pouvez d’ailleurs télécharger le premier chapitre sur le site de l’éditeur.

 

Pourquoi ce livre ?

 

Robert Desnos est mon poète préféré. Un jour au Lycée, on nous a fait lire « Ce coeur qui haïssait la guerre ». J’ai été tellement émue par ce poème que je suis allée me procurer Destinées arbitraires le même jour. L’écriture profonde et mélancolique de Desnos ne m’a plus jamais quittée depuis.

 
 

Pourtant, je connaissais si peu de sa vie … J’ignorais par exemple qu’il fut si bon vivant et que son caractère fut aussi bouillonnant. Je connaissais son oeuvre sans le connaître lui. Grâce au travail documenté de Gaëlle Nohant, cette carence est désormais comblée.

J’ai lu les premières pages en extrait gratuit sur mon Kindle et ça a été une véritable claque. Il était clair que c’était un livre que je voulais pour très longtemps dans a bibliothèque. A ce moment là, j’étais à la montagne et ai dû écumer plusieurs librairies avant de trouver mon bonheur au format papier.

 

Quatrième de couverture

 

« Robert Desnos a vécu mille vies – écrivain, critique de cinéma, chroniqueur radio, résistant de la première heure –, sans jamais se départir de sa soif de liberté. Pour raconter l’histoire extraordinaire de ce dormeur éveillé, Gaëlle Nohant épouse ses pas ; comme si elle avait écouté les battements de son cœur, s’était assise aux terrasses des cafés en compagnie d’Éluard ou de García Lorca, avait tressailli aux anathèmes d’André Breton, fumé l’opium avec Yvonne George, et dansé sur des rythmes endiablés au Bal Blomet aux côtés de Kiki et de Jean-Louis Barrault. S’identifiant à Youki, son grand amour, la romancière accompagne Desnos jusqu’au bout de la nuit. Légende d’un dormeur éveillé révèle le héros irrésistible derrière le poète et ressuscite une époque incandescente et tumultueuse, des années folles à l’Occupation ». 

 

Ca raconte quoi ?

 

Et bien la vie de Robert Desnos, dans toutes ses dimensions ! 

Le livre est structuré en trois temps. La première partie est une plongée dans le Paris des années folles. On y vit au rythme de la vie décousue des surréalistes, entre drogue, hypnose, querelles d’intellectuels, alcool et débauche. C’est le temps de l’insouciance et des vaches maigres, des amours déçus et des amitiés contrariées.

Puis, l’insouciance laisse petit à petit place à un malaise grandissant. Gaëlle Nohant décrit très bien la montée progressive et insidieuse des idées nationalistes. La façon dont est enseignée en France l’histoire de la seconde guerre laisserait presque penser que tout le monde a été pris de court par l’éclatement du conflit alors qu’au contraire, le terreau, en Allemagne comme ailleurs, était déjà largement fertile. Dans Légende d’un dormeur éveillé, on assiste impuissant, au basculement progressif et inéluctable vers le conflit.

La seconde partie s’ouvre sur l’occupation. Le poète fêtard et malheureux en amour laisse alors place à un auteur engagé. Plus grave mais davantage en paix avec lui-même, Desnos met son art et ses relations au service de ses idéaux. Pamphlets politiques, bagarres contre collabos et antisémites, vol de documents au profit de la résistance, fabrique de faux papiers, il est de tous les combats. Sa plume devient plus vive et son inspiration ne connaît plus de limite. Sa vie privée elle aussi, gagne en profondeur.  

Enfin, la troisième et dernière partie de Légende d’un dormeur éveillé est vécue à travers le personnage de Yuki, le grand amour (capricieux et volage) de Robert Desnos. De son arrestation à l’annonce de sa mort. Cette partie est bouleversante et magnifique, mais je ne veux pas vous en dévoiler plus.

 

 

Et le style dans tout ça ?

 

C’est de la poésie ! L’écriture est d’une beauté incroyable, bien que les phrases soient souvent un peu longues.

Je n’aime pas écrire dans mes livres, surligner, annoter ou griffonner dans la marge. C’est une question de respect pour ceux qui liront le livre après moi et pour l’objet lui-même. En revanche, je corne délicatement les pages qui m’ont particulièrement plu afin d’y revenir plus tard. Dans ce livre, il aurait fallu corner quasiment chaque page !

Enfin, le fait d’incorporer des bribes de la poésie de Desnos dans le texte était selon moi une bonne idée. C’est exécuté de manière subtile et réfléchie, de sorte que cela ne coupe pas le texte mais s’insère pertinemment dans la narration.

 

Verdict ?

 

Ce livre est une merveille. Je l’ai savouré de la première à la dernière page avec délectation. C’est surtout la plume exceptionnelle de Gaëlle Nohant qui m’a émue et touchée. D’elle, je n’avais encore rien lu. J’ai depuis acheté La Part des Flammes qui trône désormais en bonne place sur ma pile de livres à lire.

Alors oui, il y a quelques petites longueurs dans la première partie qui ont ralenti un peu le rythme, mais ça repart très vite et le lecteur est alors de nouveau emporté, dans la grande aventure que fut la vie de Robert Desnos.

La force de Légende d’un dormeur éveillé est de ne pas tomber dans les travers un peu rébarbatifs de la biographie. Ce livre se lit davantage comme un roman que comme une biographie et c’est très bien comme cela.

Et puis, Gaëlle Nohant m’a redonné envie de découvrir Paris. De parcourir les ruelles autour de l’église Saint Jacques, de m’asseoir dans un café de Saint Germain des Près, d’arpenter les ruelles proches des bords de Seine ou de faire la fête près de Montparnasse. La capitale est presque un personnage à part entière, dont on sent battre le coeur et dont on perçoit les humeurs. Tous nos sens sont alors en éveil.

Je le conseille ? Évidemment !

Je vais me dépêcher de lire un autre Gaëlle Nohant ? Oui, absolument !

 

Pour quel public ? 

 

Tout public.

 

Mes morceaux et citations préférés :

 

« Il avait oublié les odeurs puissantes des Halles, les voix hurlées, le choc des charrettes croulant sous les légumes et les fruits. Il est heureux de retrouver sa ville. Le premier soleil enlumine les gargouilles de la tour Saint-Jacques. Les balayeurs abandonnent le parvis de la gare Saint-Lazare et aux terrasses voisines, l’odeur du café se mêle à l’encre fraîche des quotidiens du matin ». 

 

« Pour lui, la vie ne saurait se limiter au jour. Il y a trop à faire, tant de musiciens à écouter, de vins à boire et d’amis à saluer ! »

 

« Le Y qui ouvre son prénom est le delta ondoyant qui l’aimante et le repousse. Yvonne est une étoile de mer. Pour l’aimer, il faut accepter d’être blessé »

 

« Il devine que son charisme découle d’un déchirement de l’être ».

 

« Il songe que les corps sont faits pour aimer, et qu’on ne devrait pas avoir à choisir entre la liberté et l’amour ».

 

« Pour lui, l’écriture c’est ce territoire mouvant qui doit se réinventer sans cesse, demeurer une insurrection permanente, une fontaine de lave, des corps joints dans la danse ou l’amour, une voix qui descelle les pierres tombales et proclame que la mort n’existe pas, une expérience sensorielle ».

 

« C’est vrai qu’il aime le travail, l’odeur de l’encre et du papier fraîchement imprimé. Il aime lire ses initiales au bas d’un article dans l’édition du jour, l’onde de fierté qui parcourt son échine devant le poème achevé, les mots saisis en plein vol, poignardés vifs. Son écriture est une possession et un vertige, une plongée, une odyssée sans limites et sans boussole. Elle est la seule puissance capable de l’arracher à la perdition amoureuse, à l’exquise souffrance d’aimer ».

 

« Nous n’avons de patrie que celle des rêves que nous partageons, des femmes que nous aimons, des vins qui nous enivrent ».

 

« Il entend le bruit minuscule des rêves qui se brisent dans les couloirs du métro ».

 

« Le coeur renâcle, le coeur refuse, alors ils ébranlent la ville comme un troupeau rendu à sa sauvagerie primitive, dont le harnais n’a pas effacé la fierté ».

 

« Les cœurs qui ont déjà été brisés redoutent l’amour parce qu’il porte sa fin. Ils craignent de ne pouvoir endurer ce coup supplémentaire, l’arrachement et la terre brûlée ».

 

« Il espère qu’elle oubliera son adjudant, même s’il connaît le pouvoir d’attraction d’un amour sans issue, ce soleil noir qui vous aspire le cœur et le recrache en lambeaux ».
 

Vous en voulez encore ?

 

« Ce soir, le couvercle qui pèse sur la ville a commencé à se fendiller. Le désir de liberté frémit sous leurs épidermes, le vin fortifie leur audace. Cette soirée brillera longtemps dans le creux de leurs paumes, annonçant l’embrasement lointain d’une aube retenue dans la nasse des nuages ».
 
« Le masque de l’occupant s’est déchiré. Paris découvre le vrai visage de ces hommes qui arrêtent des innocents, fusillent des gamins de dix-sept ans qui meurent en regardant leurs assassins en face ».

 

« Sa poésie est un monstre protéiforme qui se nourrit de sa frustration, de la beauté menacée, des dangers qui le frôlent, de l’amour qui disperse les ombres et fait croire aux miracles ».

 

« Un bonheur de sable dont la clepsydre se vide à son rythme aléatoire. Le miracle de l’instant, l’éternité de ce qui va mourir ».
 
« Tu aurais trouvé que c’est la défaite des vainqueurs que d’endosser la cruauté des bourreaux, de torturer les tortionnaires ».
 
« Dans chaque note de la partition d’un poème, dans la plus modeste étincelle électrisant le silence, je cache un amour plus grand que ma vie, plus grand que la tienne ».
 
 « Mais il a beau remarquer la beauté de ce jour, les gouttes de soleil scintillant sur les feuilles et la grâce lente des bateliers sur la Seine, elle ne le touche pas. La tranquillité de ce monde est un trompe-l’œil. Il y aura d’autres prédateurs, d’autres cris étouffés par la brume ».

 

 

 

* * * *

Dévoré en septembre 2017, principalement dans le TGV

 

 

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