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Une seconde d’éternité de Fioly Bocca : un roman surprenant qui sonne juste

18 mai 2018

C’est une bien jolie découverte que je vous propose aujourd’hui avec Une seconde d’éternité de Fioly Bocca. Une histoire banale et unique à la fois, dans laquelle tout sonne juste. Ce roman – italien – est en outre très bien écrit. À découvrir, aux Éditions Denöel.

 

Pourquoi ce livre ?

 

Par pur hasard. Je ne connaissais pas l’auteur et personne ne m’en avait parlé. Le livre était simplement en exposition à la bibliothèque de mon CE et m’a été chaudement recommandé par la bibliothécaire. Honnêtement, la couverture et le titre un peu bateau ne me disaient rien qui vaille. Mais mon petit biais personnel pour les histoires qui se déroulent à Turin a eu raison de mes résistances. Alors, j’ai décidé de lui donner sa chance. Et j’ai bien fait !

 

Ça raconte quoi ?

 

C’est l’histoire d’Anita, une trentenaire engluée dans une routine sans saveurs et qui vivote plus qu’elle ne vit. Elle porte un regard sans concession et un peu cruel sur sa propre existence, sans vraiment la remettre en question. Par habitude, elle se laisse porter. Et puis survient la maladie. Pas la sienne, mais celle de sa mère. Refusant, avec la naïveté de quelqu’un qui aime, d’accepter l’inévitable, Anita entreprend d’aider sa mère à se battre. Pour cela, elle passe du temps à son chevet et lui écrit des lettres. Des lettres qui ne sont que le fantasme d’une vie qui n’est pas la sienne. Est-ce le fait même de devoir travestir ainsi la réalité qui va déclencher en elle un déclic ? À moins que ce ne soit sa rencontre avec un inconnu, qui va l’aider à révéler la personne qu’elle est véritablement. 

 

La quatrième de couverture

 

De vous à moi, ne vous fiez pas trop à ce résumé. Car ainsi rédigé le livre paraît totalement guimauve alors qu’il ne l’est pas.

 

« Turin, de nos jours. Tous les soirs, dans son petit appartement, Anita s’installe devant son ordinateur pour envoyer un mail à sa mère restée dans sa région natale des Dolomites. Anita lui raconte son quotidien merveilleux, les préparatifs pour son futur mariage, lui parle de son travail dans lequel elle s’épanouit quotidiennement.  Et pourtant… La réalité est tout autre, car Anita raconte mensonge sur mensonge pour épargner sa mère gravement malade : elle lui cache que son travail dans une agence littéraire ne lui plaît pas du tout, et que son fiancé Tancredi est peu attentif, absent et refuse de s’engager. Ce fragile château de cartes s’effondre lorsqu’elle croise le regard d’Arun, un inconnu dont les yeux profonds percent la façade qu’Anita avait construite. Qui est cet homme doux et rêveur qui aime la mer en hiver? Anita, qui voudrait le tenir à distance, se sent irrésistiblement attirée vers lui…».

 

Et le style dans tout ça ?

 

J’ai beaucoup aimé le style. 

Déjà, on ne sent à aucun moment qu’il s’agit d’un livre traduit, donc bravo à la traductrice ! 

Ensuite, il n’y a rien de trop dans ce livre : ni pathos, ni longueur, ni eau de rose. Le tout sonne parfaitement juste et s’enchaîne à bon rythme. Page après page, on suit notre protagoniste et l’on a aucun mal à ressentir l’éventail des émotions qui la traversent. Tout est crédible et délicatement exprimé. 

Enfin, côté construction du roman, ça et là, le « Futur » pointe le bout de son nez en une ou deux lignes, ce qui donne un relief et un recul intéressants à la narration.  

Bref, une réussite côté style.

 

Verdict

 

En conclusion : je recommande chaudement Une seconde d’éternité. 

Vous lirez rapidement ce livre de 169 pages, qui vous fera voyager dans le Piémont et jusqu’à Copenhague. Deux endroits qui me sont familiers (pour vous mettre dans l’ambiance, cliquez sur les liens vers nos voyages correspondants). 

Vous serez sans doute touchés par cette histoire, somme toute assez classique, mais racontée avec subtilité par Fioly Bocca, dans une langue élégante et choisie. 

Alors, lisez ce livre ! Une histoire sur la puissance du destin, sur les tournants de vie et sur la rencontre avec le vrai soi.

   

Pour qui ?

 

Tout public

 

Mes passages et citations préférés

 

« Il y a des jours parfaits pour être heureux. Je suis assise sur un banc aux Murazzi. Turin est enveloppée d’une couverture de brouillard si dense qu’elle estompe les contours et altère les odeurs» (p.11)
 
«  Tu me disais « dans le nom est contenu le sens de l’histoire ». Le destin, en revanche, chacun se le dessine comme il veut, comme il peut. La morale, chacun définit la sienne. Le nom contient le sens. La signification profonde de ce que nous sommes. Tu me disais « choisis bien tes mots, tes chaussures et et amours, si veux aller loin »» (p.12)
 
« J’ai molle choses à faire et l’impression que les minutes me filent entre les doigts. Je n’arrive pas à m’organiser. Quoi que je décide, à partir de maintenant, le temps ne suffira pas : cette sensation me perturbe et me donne une sensation d’échec» (p.15)

 

« Calmer ne veut pas dire guérir, mais cela aide à surnager» (p.17)

 

« Au lever du jour, nous avions gratté la première patine de mystère de nos vies. Je me rappelle qu’en rentrant je suis allée sur le balcon, son numéro de téléphone dans ma poche et un sourire aux lèvres, demi-lune lumineuse. J’ai eu du mal à dormir» (p.23)

 

« Si le Futur pouvait me téléphoner, il me révélerait que la spécialité de la vie est de tisser des trames et d’entrecroiser les destins. Et il me conseillerait de ne pas croire aux coïncidences, jamais» (p.45)

 

« Si le Futur pouvait me téléphoner, il me dirait, après un roulement de tambour, que les anges ont beaucoup d’habits différents. Et qu’ils apparaissent au bon moment. Avec l’identité qui leur a été assignée par le destin» (p.85)

 

« Si le Futur pouvait me téléphoner, il me dirait qu’à partir de maintenant, et pour longtemps, mes yeux resteront secs : la douleur a besoin de temps pour trouver une porte de sortie à travers les larmes» (p.100)

 

« Je lis des livres qui me font mal, je me raconte que je suis libre mais je me découvre enchaînée à une image qui ne me correspond pas. Je me sens supérieure, inadaptée, faite pour d’autres scénarios. Je rêve de paysages immenses et je souffre de devoir me déplacer de quelques mètres. Je parle avec mes amis, je raconte des bouts de moi que je ne comprends pas moi-même» (p.106)

 

«Je m’ancre dans des habitudes, que je déteste, je me prélasse dans cette indécision qui m’empêche souvent de trouver le sommeil. Je prends des cachets pour dormir et mille cafés pour rester éveillée. Je m’habille pour ne plaire à personne, je me dévêts pour rester seule» (p.106)

 

«Tout ce que nous avons été nous manque et restera douloureux pendant un moment. mais nous ne retrouverons jamais le passé auquel nous voudrions revenir»  (…) «Ce qui était juste hier pourrait ne plus l’être aujourd’hui, parce que nous sommes de la matière en évolution constante et la fidélité à nous-mêmes est à la racine de toute forme d’amour» (p.117)

 

« Si le Futur pouvait me téléphoner, il me dirait que certaines douleurs sont essentielles à notre vie, autant que la taille des fruitiers au printemps» (p.117)

 

« Un voyage, si bref soit-il, nous prive de nos rituels routiniers rassurants, nous met à nu. On se retrouve fave aux fantômes qu’on a appris à tenir à distance en les anesthésiant à coups de train-train quotidien. Presque toujours, partir n’est pas aller loin mais revenir à soi-même» (p.122)

 

« Je sens que cela était mon histoire : je devais comprendre où aller et trouver le courage de le faire. Me libérer du sortilège – une répétition insensée d’habitudes ancrées – et vivre» (p.161)

 

 

 Lu en quelques jours, fin avril 2018

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Titre original : Ovunque tu sarai

Traduction : Anaïs Bouteille- Bokobza.

 

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